" De Quimper à Cayenne, le singulier destin d'une Bretonne "
Si vous avez lu Le Cheval d'Orgueil de Pierre-Jakez Hélias ou Mémoires d'un paysan bas-breton de Jean-Marie Déguignet, alors il vous faut absolument lire De Quimper à Cayenne de Jean-François Tifiou.
Il est des livres qui racontent une histoire, et d'autres qui réveillent une mémoire. De Quimper à Cayenne appartient à cette seconde catégorie. Par son écriture, sa sincérité et la précision de son récit, Jean-François Tifiou fait revivre toute une société du XIXᵉ siècle, avec ses misères, ses injustices, ses violences et, plus particulièrement, la condition faite aux femmes.
Pierre-Jakez Hélias nous avait plongés dans la pauvreté des campagnes bigoudènes. Jean-Marie Déguignet, avec une lucidité parfois implacable, nous avait raconté le monde paysan cornouaillais. Jean-François Tifiou nous conduit, lui, dans les rues de Kerfeunteun, aujourd'hui quartier de Quimper, au cœur d'un monde populaire urbain où la pauvreté se vit au quotidien, dans les corps comme dans les foyers.
Zola, venu en Basse-Bretagne, sur les bords de l'Odet, en 1885, semble pourtant être passé à côté de cette misère omniprésente. Il écrira néanmoins : « Cette Bretagne bondieusarde et sale, livrée à l'ivrognerie et à la superstition »… c'est un peu limité.
Dans cette société profondément inégalitaire, l'Église enseignait aux plus pauvres que la souffrance terrestre était le chemin obligé vers le paradis. La résignation devenait une vertu, la pauvreté une épreuve et la soumission presque une destinée. Une vision du monde qui, évidemment, pouvait aussi contribuer à maintenir chacun à la place que l'ordre social lui avait assignée.
Mais au milieu de cette misère subsistait une richesse que nul ne pouvait confisquer : la dignité.
Dans Le Cheval d'Orgueil, Pierre-Jakez Hélias écrit :
« Quand on est né plus pauvre parmi les pauvres, il est bon d'avoir quelque hautesse dans le cœur. » Cette phrase résonne avec une force particulière lorsqu'on découvre le destin de Marie-Corentine Cariou.
Née à Quimper en 1846, Marie-Corentine grandit dans un univers où la pauvreté n'est pas un accident, mais une condition de vie. La faim, l'insalubrité, l'alcoolisme et la rudesse des rapports familiaux composent son quotidien. Elle grandit sans véritable perspective d'émancipation sociale, alors qu'elle savait lire et écrire.
Pourtant, quelque chose en elle résiste. Un tempérament de granit. Une force intérieure qui semble lui appartenir en propre et qui, malgré les épreuves, ne disparaîtra jamais complètement.
Mais il suffit parfois de peu pour qu'une existence bascule.
Dans la France de la fin du XIXᵉ siècle, la misère ne condamne pas seulement à la faim ou à l'exclusion. Elle peut aussi conduire devant la justice et faire de certains des « indésirables » qu'une société cherche à éloigner.
519 femmes seront envoyées en Guyane.
Marie-Corentine sera de celles-là.
À Saint-Laurent-du-Maroni commence alors une autre existence, à des milliers de kilomètres de la Bretagne. Un monde inconnu, dur, régi par d'autres règles, où il lui faudra une nouvelle fois faire face, choisir, résister et tenter de préserver ce que rien jusque-là n'aura réussi à lui enlever : sa dignité.
Son destin prendra alors des chemins qu'il serait dommage de dévoiler ici. Mais c'est peut-être dans cette seconde partie de son existence que l'on mesure le mieux la force de cette femme et ce « tempérament de granit » qui lui aura permis, envers et contre tout, de tenir.
À travers son récit, Jean-François Tifiou révèle avec une grande force la violence d'une misère devenue institutionnelle. Mais son livre est bien davantage qu'un travail historique.
C'est un travail de mémoire. Une mémoire familiale patiemment reconstruite à partir des archives du Finistère et de celles du bagne de Guyane. Une mémoire qui traverse les générations et qui permet enfin de retrouver la trace d'une femme que l'Histoire officielle avait presque effacée.
C'est aussi le geste d'un arrière-arrière-petit-fils qui refuse que son ancêtre demeure prisonnière d'un dossier administratif, d'une condamnation et d'un numéro.
Marie-Corentine avait un nom. Elle avait une voix. Elle savait lire et écrire. Elle avait des espoirs, des blessures, une volonté farouche. Et derrière les quelques lignes laissées par les archives se cachait une existence entière, dont le destin ne pouvait se résumer à une condamnation.
Et c'est peut-être là que réside toute la beauté de ce livre : Jean-François Tifiou ne cherche pas seulement à raconter le destin tragique d'une ancêtre. Il cherche à lui rendre ce que le temps, la misère et l'administration lui avaient retiré : son humanité.
De Quimper à Cayenne est ainsi bien plus qu'un récit historique.
C'est un acte de mémoire. Un acte de réparation. Un véritable cri d'amour d'un descendant à son ancêtre.
À travers Marie-Corentine, c'est une femme que l'Histoire avait presque oubliée qui retrouve enfin un visage, une voix et une dignité.
Un livre bouleversant, profondément humain, qui nous rappelle qu'au-delà des archives, des dates et des condamnations, il y avait des vies.
Et que ces vies méritent, elles aussi, d'être racontées.
Jakez Bernard
Découvrez l'album photo de Marie-Corentine "LE SINGULIER VOYAGE D'UNE BRETONNE"(également disponible à la dédicace !)

"Jean-François Tifiou, un campésien ouvert à l'art sous toutes ses formes, vient d'écire un roman tiré de sa vie familiale. Emouvant et sincère."
"Jean-François Tifiou est un homme de la "grat'". A travers son histoire, il livre un regard sombre sur Le Siècle Noir."
"Une épopée qui donne une vision du bagne sous un autre prisme."
"Un premier roman nerveux et très documenté."